Journaliste, c’est physique

Tintin reporter 1

Tintin, à qui il arrive toutes sortes d’aventures, confirmera que « journaliste, c’est physique » !

Mine de rien, être journaliste est éprouvant. Bon nombre diront que, bien à l’abri dans son bureau et proche de toutes les commodités, il exerce un boulot peinard.

Rayez cela de vos papiers. Le journaliste est souvent mis à rude à épreuve. Parce que la terre tourne, il lui faut sans cesse être sur le qui-vive, « à l’affût », comme on dit, d’un événement qui en perturberait la rotation. Il suffit de s’imaginer ce que c’est que de travailler dans une rédaction qui, d’un coup, se met en ébullition. Elle est en état de siège, ou d’alerte, si vous préférez, et plus encore que de coutume, elle ressemble à une fourmilière sans dessus dessous.

Quand un événement d’ampleur se produit, devoir est donné à tout le monde de le couvrir. Et il arrive, comme lors des soirées électorales, des attentats de début de janvier ou, plus récemment, du crash du vol 4U9525, que des rebondissements se succèdent. Alors, les va-et-vient se font interminables et on est sollicité de tous les points cardinaux : il pleut des alertes, des dépêches, des SMS, des rumeurs, des coups de fil, etc. Toutes choses que l’on doit assimiler, vérifier, trier, synthétiser, etc. pour ensuite les relayer au commun des mortels.

Dans cette situation, il s’agit d’être rapide mais en même temps d’être fiable, ce qui n’est pas toujours chose aisée quand l’émotion nous envahit. (Pour rappel, les journalistes sont des êtres humains ; pour le meilleur ou pour le pire, les robots qui commencent à les remplacer n’ont pas de sentiment.) Il faut aussi veiller à rester efficace malgré la surchauffe de l’appareil cérébral et la tension neuronale : le travail ne doit pas être baclé sous prétexte qu’il est réalisé dans l’urgence. En cela, la caféine sous toutes ses formes est un allié loyal et détonant.

Il m’arrive souvent de me mettre volontairement en état d’alerte. Là où j’ai le plus donné de ma personne, c’est lors des attentats de janvier. Il y a une certaine culpabilité à avouer cela, mais ces événements m’ont été professionnellement formateurs. Je ne me suis mis en sommeil que quelques heures par nuit pendant une semaine, le temps de reprendre mes esprits et d’éliminer un peu d’adrénaline. Au cours de ces journées sans pareilles, j’étais tantôt sur le terrain – à rester mobile ou immobile plusieurs heures dans le froid –, tantôt dans les rassemblements spontanés, tantôt à écrire, tantôt à lire, tantôt à écouter, tantôt, etc. Autant dire que je me suis mis en condition jusqu’au bout.

> Au plus près de la réalité

Du terrain, parlons-en justement. Parce que c’est son métier de faire la lumière sur le réel, le journaliste – ou le reporter – est souvent amené à remplir une fonction d’« envoyé spécial ». Cela peut être à quelques kilomètres comme cela peut-être à l’autre bout du pays, du continent ou du monde. Dans le premier cas, il s’agit généralement d’une manifestation. Tandis que les citoyens battent le pavé, lentement, sur plusieurs kilomètres, les journalistes les suivent ! Mieux vaut donc avoir le goût de la marche, parfois aussi celui de la course, car on peut être amené à évoluer entre différents points du cortège ou à faire des acrobaties pour obtenir un bon point de vue photographique. Cette résistance physique doit se poursuivre au-delà de l’événement, car il faut encore écrire son article ou monter ses sons et ses images.

Concernant les envoyés spéciaux « lointains », leur condition physique ne doit pas seulement être bonne : elle doit friser l’excellence. (Par condition physique, je désigne évidemment la résistance à la fatigue : il n’est pas demandé au journaliste de soulever des altères.) Non seulement il risque d’être jet-lagué, mais en plus, il est comme forcé de rester en éveil pour suivre l’évolution d’un événement. De plus, selon la nature de cet événement, il est susceptible d’évoluer dans un environnement agité et incertain : attentat, guerre, catastrophe naturelle, météo violente, etc.

Une chose que j’ai remarquée à propos, et qui me fais plaisir, est que tous les journalistes que je connais, établis ou en devenir, sont des sportifs aguerris. C’est peut-être un détail pour vous, mais pour moi ça veut dire beaucoup. Est-ce pour résister aux cadences infernales ou pour canaliser l’énergie vitale qui coule dans leurs nerfs ? Qu’importe, c’est encore la preuve qu’il ne tient pas en place et que rien ne compte plus pour lui que le mouvement perpétuel.

Nuançons toutefois. « Journaliste, c’est physique » pas seulement en situation d’urgence, mais aussi lors de conditions on ne peut plus stable. C’est que, voyez-vous, le journaliste a toujours la tête dans quelque affaire. Il a un papier à finir, une enquête à poursuivre, un entretien à honorer, une source à rencontrer, des documents à consulter, etc., de telle sorte qu’il « n’a jamais le temps » et qu’il est « toujours occupé ». En cela, on peut le considérer comme l’exacte antithèse du fonctionnaire : c’est quelqu’un de dynamique, de persévérant et de passionné, dont on se demande s’il lui arrive quelques fois de dormir.

Jean-Marc DE JAEGER