Prostitution étudiante : la double vie des « jeunes et jolies » (3/3)

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Isabelle (Marine Vacth) dans le film Jeune et jolie (2013) de François Ozon

Isabelle (Marine Vacth) dans le film Jeune et jolie (2013) de François Ozon

> Aventure et désinvolture

Le recours à la prostitution n’est pas seulement « motivé » par des nécessités pécuniaires . Pour certaines étudiantes, il s’agit d’un moyen de vivre de nouvelles expériences et de gagner en indépendance. Dans La prostitution étudiante à l’heure des nouvelles technologies de communication, la sociologue Éva Clouet note : « La prostitution des escortes étudiantes est une réponse à différentes ruptures marquantes dans leur histoire de vie. » Et d’ajouter :

« Pour ces étudiantes dont la vie a été plus ou moins ‘lisse’, la prostitution ‘apporte le piment’ qui leur a fait défaut pendant longtemps. […] Pour ces étudiantes ayant toujours obéi aux attentes des parents, la prostitution – en tant que pratique cachée – est le lieu dans lequel elles peuvent être actrices et maîtresses de leurs actes. »

Isabelle, l’héroïne de Jeune et jolie, incarne bien l’adolescente en quête de ce « piment ». A 17 ans, après qu’un amour de vacances eût éveillé sa sexualité, elle cherche à perpétuer cette découverte en entretenant des relations tarifées. Avec un peu d’avance, elle goûte au « temps de l’amour, au temps des copains et de l’aventure ». Ces relations, outre qu’elles brisent les chaînes d’un carcan familial, outre qu’elle rompent avec l’image d’une lycéenne modèle, est aussi un moyen de retrouver un père absent qu’elle a très peu connu et que jamais ne remplacera son beau-père.

Interrogée par Éva Clouet, Sandrine, une étudiante en architecture à Lille, exerce un emploi de baby-sitter qui s’accorde peu avec son emploi du temps. Puis elle se lance dans la prostitution. Les deux à trois clients qu’elle rencontre chaque mois lui apportent entre 400 et 600 euros. « Lorsque Sandrine a commencé à se prostituer, l’argent issu de ses rencontres tarifées lui a principalement servi ‘pour renflouer les comptes, payer le loyer’», écrit la sociologue. Malgré un retour à la stabilité, Sandrine poursuit son activité pour des « dépenses de loisir ».

Faustine Karel continue à se prostituer malgré la fin de ses études, comme elle le raconte dans une contribution publiée sur le site de L’Obs. « J’en ai parfaitement conscience et je vais bien, merci », tient-elle à préciser. Par « soif d’aventures et d’argent », cette « ex-travailleuse du sexe » de 25 ans, désormais cadre, n’est pas décidée à en finir. Tout a commencé lorsqu’à 18 ans, elle quittait sa province. La vie étudiante a eu raison de ses économies… « Grâce à la connexion gratuite de Beaubourg », elle part en quête de clients en publiant sur internet l’annonce suivante : « Étudiante 18 ans cherche homme courtois pour nuit de qualité ». Puis, entre une relation à l’hôtel et un cours à la Sorbonne, comme pour se confronter à l’aventure hasardeuse, il lui arrive de traîner « à la terrasse des cafés pour y trouver des inconnus ». Des inconnus avec lesquels les rapports ne sont pas seulement physiques puisqu’elle reconnaît prendre plaisir à écouter les confidences de ses clients, « des hommes timides ou qui ont des problèmes de couple ».

> Le numérique modifie le phénomène de la prostitution

Au cours de ses études de sociologie, Éva Clouet a consacré une grande partie de ses recherches au thème de la prostitution. Son premier mémoire s’intéresse à celle qui touche les femmes immigrées en Occident. C’est la double lecture d’un article du Figaro (lire ici) et d’un tract du syndicat SUD-Etudiant qui l’a amenée à travailler, ensuite, sur le pendant étudiant du phénomène. Une entreprise qui n’a pas été un long fleuve tranquille, puisqu’elle explique avoir été découragée par les difficultés à obtenir des témoignages.

Son étude La prostitution étudiante à l’heure des nouvelles technologies de communication fait la lumière sur une nouvelle forme de prostitution, loin des trottoirs malfamés et des réseaux de proxénétisme. Car c’est sur internet que la première rencontre entre les clients et les étudiantes se produit. Ces dernières font connaître leurs « services » sur des forums et des sites d’annonces, généralistes ou spécialisés, et elles prennent soin d’employer un langage codé et implicite. Aussi vont-elles se faire passer pour des « masseuses » ou des « femmes de ménage ».

Dans certaines annonces, les étudiantes ne cachent pas leur activité d’« escorting ». Elles se proposent d’accompagner des hommes lors de dîners, de voyages ou de toute autre activité en société. La relation sexuelle tarifée n’est alors plus l’objet premier de la rencontre, même si elle reste largement suggérée. De même, il arrive que l’escorting s’exerce moins par contrainte que par volonté délibérée. Sabrina, étudiante en lettres à la Sorbonne, a commencé l’escorting à l’âge de 19 ans après qu’une amie lui eût raconté sa propre expérience. Dans son autobiographie pertinemment intitulée Escort (Grasset, 2013) – dont le journal en ligne Atlantico publie les bonnes feuilles, ici et – elle rapporte son expérience plutôt voulue que subie.

En plus de la discrétion, l’usage d’internet leur apporte une certaine sécurité. « Se prostituant seules, les escortes étudiantes sont également plus vulnérables, remarque Éva Clouet. En cas de ‘mauvaise rencontre’, personne n’est susceptible de leur venir en aide. » Pour cette raison, certaines d’entre elles n’hésitent pas à prévenir un(e) ami(e), quand d’autres préfèrent travailler en duo. Célia et Margot, deux amies d’enfance et étudiantes lilloises, font équipe « pour plus de sécurité ». Le duo confie à La Voix du Nord : « Lorsque l’une n’a pas trop le moral, l’autre prend les devants avec le client. » Signe que leur amitié perdure dans les situations les moins ordinaires, elles mutualisent leurs recettes, gonflées de 200 euros toutes les trois heures.


* Certains prénoms cités dans le dossier ont été modifiés

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