Le Monde méfiance

Comment nourrir le pessimisme par le pessimisme ? En ouvrant le Monde du mercredi 22 janvier aux pages 8 et 9. Le lecteur, déjà bien embarrassé de désormais payer son journal 2 euros, n’est pas au bout de ses surprises quand se dresse, sur cette double-page, le sombre tableau de notre société. L’enquête annuelle Ipsos-Steria pour Le Monde et France Inter, réalisée auprès de 1 005 personnes entre les 8 et le 14 janvier dernier, reflète une France rejetant autrui, repliée sur elle-même et défiante envers les institutions. Si notre pays tient le haut du pavé, c’est dans un bien triste classement : celui des pays les plus pessimistes au monde.

 

> Repli, rejet et droitisation de la société

La crainte en l’avenir occasionne non seulement un repli sur soi, mais aussi un rejet de l’Autre. 79% des sondés estiment qu’ « on n’est jamais assez prudent quand on a affaire aux autres ». Une disposition défavorable à l’étranger, car les personnes interrogées estiment, à 66%, qu’ « il y en a trop en France ». 59% d’entre eux considèrent qu’ils « ne font pas d’effort pour s’intégrer ». Le tout occasionne un sentiment de perte d’identité, car 62% répondent « qu’on n’est plus chez soi en France ».

Repli sur soi, rejet de l’autre : ce n’est pas sans rappeler le credo du Front National. Et pour cause, le parti de Marine Le Pen profite de cet état d’esprit : seul un Français sur deux considère le FN comme un « parti dangereux pour la démocratie ». La même proportion estime que le parti est « utile », jugement partagé par 67% des sympathisants UMP. Par ailleurs, un sondé sur trois va jusqu’à considérer que le FN « incarne une alternative politique crédible au niveau national », que ses idées sont « réalistes » et que son programme est « proche de [leurs] préoccupations ».

La page 9 évoque entièrement, à partir de témoignages, cette poussée du FN qui touche non seulement les coins les plus reculés de France, mais surtout la classe ouvrière exaspérée de faire partie des « invisibles ».

 

> Euroscepticisme

L’Autre n’est pas seulement l’étranger, l’immigré, mais aussi le voisin, l’Europe. Union Européenne et mondialisation sont pointées du doigt dans la même proportion, respectivement à 69% et 61%. A quelques mois des élections des eurodéputés, le constat est que près de 40% des sondés voient comme une « bonne chose » l’appartenance de la France à l’Union Européenne. A cet euroscepticisme répond une volonté de renforcer la souveraineté nationale : 70% des sondés (+ 5 points / janvier 2013) souhaitent « renforcer les pouvoirs de notre pays même si cela doit conduire à limiter ceux de l’Europe ». Seuls 17% prônent l’inverse.

Cependant, l’abandon de l’euro pour un retour au franc n’est approuvé que par un tiers des sondés. Mais de fortes disparités existent : un ouvrier sur deux se dit favorable au retour franc, tandis que la quasi totalité des cadres (94%) le rejette.

 

> Pessimisme et défiance envers les institutions

Comme dans l’étude publiée à la même période en 2013, le chômage reste la principale préoccupation des Français (56%). La nouveauté dans le classement de leurs préoccupations est que le « ras-le-bol fiscal » a porté le sujet des impôts et des taxes au deuxième rang, détrônant par la même occasion le pouvoir d’achat et l’avenir des retraites.

A ces préoccupations s’ajoute une « extrême défiance » des institutions. Principales visées : les politiques et les médias. Ils sont 78% à estimer que le « système démocratique fonctionne plutôt mal » et presque autant (84%) à considérer que les politiques « agissent principalement pour leurs intérêts personnels ». (Le Monde, curieusement, ne donne aucune précision sur la défiance des Français envers les médias : est-ce pour ne pas se tirer une balle dans le pied ?)

A l’opposé, les institutions qui ont la cote sont les PME (84%), suivies de l’armée (74%) et de la police (68%). Les personnalités politiques « de proximité », à l’inverse de ceux de l’Assemblée et du Sénat, ne souffrent pas la méfiance : les maires sont en effet appréciés par 63% des Français.

 

> Nostalgie et France de jadis

Ce qui pourrait expliquer le mal-être ambiant est la nostalgie de la France d’antan. Quatre Français sur cinq disent « s’inspirer de plus en plus des valeurs du passé ». « En France, c’était mieux avant », répondent-ils dans les mêmes proportions, tandis que 70% d’entre eux poussent la nostalgie plus loin : « Rien n’est plus beau que la période de mon enfance »