Blue JasmineSans Woody, rien ne va. Quand il est à la fois derrière et devant la caméra, il sait nous faire rire avec son humour de juif new-yorkais. Dans Blue Jasmine, rien de tout cela. Quand le réalisateur n’est que réalisateur, l’œuvre est sombre et dramatique – et n’en est que plus réussie. On n’avait pas vu pareil tableau depuis Match Point (2005), petit diamant noir qui a prouvé que notre Woody Allen excelle décidément dans tous les registres.

Après sa tournée des capitales européennes, qui a emmené le spectateur de Londres à Rome, en passant par Barcelone et Paris, voilà Woody Allen de retour à ses origines. Au lieu de son New York natal : San Francisco, cette ville aux confins du continent, ce lieu de tous les possibles pour qui part à la conquête de l’Ouest. Jasmine, décidée à y commencer une nouvelle vie, ne sera que victime du désenchantement du monde.

 

Déchéance américaine

L’histoire de Jasmine, c’est l’histoire de la déchéance d’une femme qui tombe de haut. Mariée à un riche homme d’affaires, femme au foyer, mère d’un étudiant à Harvard et ne regardant jamais à la dépense, Jasmine est une femme comblée. Mais l’harmonie de son existence se brise net, comme une chrysalide, quand, en plus d’apprendre les frasques extra-conjugales de son mari, elle a vent de ses pratiques douteuses : fraude fiscale, corruption et toutes sortes de méfaits que peut commettre celui qui brasse des millions de dollars. Rien de plus courant, à notre époque, que ce type de personnage. Et rien d’étonnant à ce qu’il prenne place dans la galerie des caractères allenienne. Capturé par la justice, il se suicide ; écœuré d’étudier avec de l’argent sale, le fils claque tout et prend le large ; et Jasmine, esseulée et rappelée à la raison, est bien décidée à prendre un nouveau départ.

Qui pour (re)cueillir la fleur bleue ? Sa sœur, elle aussi une damnée de la crise, le genre d’américaine qui ne vit que d’un petit boulot de caissière, comme si l’Amérique, finalement colosse aux pieds d’argile, avait perdu son rêve. Dans cette Amérique désenchantée, on ne retrouve un semblant de sérénité qu’à travers l’alcool, la clope, le Xanax et quantité d’autres tranquillisants. Ce dont se goinfre Owen Wilson dans Minuit à Paris, où seule la magie d’une époque révolue fait encore rêver.

 

Les rencontres et les aléas, qui dans les films de Woody Allen forgent le destin des personnages, servent ici de ressort au drame. Rarement ils auront plongé un personnage dans une ekphrasis des temps modernes. Acteur et voyeur de son époque, c’est surtout en moralisateur que Woody Allen fait la lumière sur la puissance destructrice du fric et sur le cynisme de ceux qui détiennent cette arme de destruction massive. Il en profite pour rappeler que l’amour aveugle rarement joue en faveur de qui a les yeux bandés ; lui aussi détruit moralement et physiquement. Jasmine, retombée dans le commun des mortels, désormais fleur exposée aux quatre tempêtes, a perdu tout repère. Et tout le drame du film vient de ce que le spectateur connaît son passé, assiste à son présent… et ignore tout de son futur.