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Extrait du téléfilm "Mes chères études" d'Emmanuelle Bercot, avec Déborah François. Inspiré du roman éponyme.

Extrait du téléfilm Mes chères études (2011) d’Emmanuelle Bercot, avec Déborah François. Inspiré du roman éponyme.

> La condition étudiante

On peut – et l’on doit – s’indigner d’apprendre que, dans la France du XXIe siècle, des milliers d’étudiants pratiqueraient occasionnellement le « plus vieux métier du monde ». Dans un tract diffusé en décembre 2006, le syndicat SUD-Etudiant a avancé le chiffre de 40 000. Une donnée a priori exagérée, sans compter qu’elle ne repose sur aucun fondement. SUD-Etudiant s’est principalement appuyé sur le rapport Dauriac, du nom du président du Crous de Créteil. Ce rapport, remis en 2000 au ministre de l’Education Claude Allègre, estime à 100 000 le nombre d’étudiants vivant sous le seuil de pauvreté – avec moins de 650 euros par mois –, mais ne mentionne en aucun cas le phénomène de la prostitution.

Au final, l’exactitude des chiffres importe peu. Le récit de Laura D. amène à reconsidérer les conditions de vie des étudiants dans leur ensemble. Plus qu’un récit de soi et d’une expérience extrême, le roman aborde la condition étudiante sans aucune réserve et, par la même occasion, brise un tabou. Elle rappelle que l’indépendance a un prix et que, malgré la générosité du système social et les progrès réalisés dans l’attribution de bourses, nombre de futurs adultes sont laissés sur le carreau.

Différentes enquêtes, menées notamment par l’Union syndicale des étudiants de France (UNEF) ou l’Observatoire de la vie étudiante (OVE), indiquent qu’un étudiant sur quatre a déjà « rencontré de réelles difficultés pour faire face aux dépenses courantes ». Or, comme l’écrit Laura D. au début de son roman, ce sont bien les préoccupations financières qui « motivent » cette activité parallèle :

« La prostitution et ses tarifs faramineux sont une tentation bien trop grande lorsqu’on manque d’argent et qu’il faut le trouver dans l’urgence. »

En 2011, des suspicions de prostitution étudiante ont suffisamment inquiété l’université de Rennes pour qu’elle lance une étude sur le sujet (voir vidéo ci-dessus). Celle-ci indique que chez 49% des étudiants, les problèmes financiers sont source de stress. Sur les 1 500 étudiants interrogés sur le campus de Rennes 2, 133 ont admis avoir déjà songé à la prostitution pour financier leurs études, 73 connaissent personnellement une connaissance y ayant recours et 23 l’ont déjà pratiquée. A Montpellier, en 2011, une autre étude a été menée par l’Amicale du Nid, une association de lutte contre la prostitution. Menée auprès de 1 797 étudiants de l’université Paul Valéry, elle indique que 4%¨des répondants ont avoué avoir accepté de l’argent contre un rapport sexuel. Presque autant ont affirmé avoir déjà été client(e)s de la prostitution. Enfin, en cas de situation très précaire, la possibilité d’y avoir recours a été citée par 15% des répondants.

> Un besoin d’argent avant toute chose

L’argent, ce nerf de la guerre… L’émission « Les Pieds sur terre », diffusée le 20 juin 2013 sur France Culture (voir podcast ci-dessus), a donné la parole à trois étudiantes tombées dans la prostitution. Parmi elles, Kelly. Cette étudiante en biologie de 21 ans « [s]’en sortait à peu près » jusqu’à ce que ses parents soient en difficulté. C’est alors qu’elle cumule trois boulots : caissière, femme de ménage et baby-sitter. « Je ne pouvais plus réviser, mes résultats baissaient », note t-elle. Un jour, elle publie une annonce sur un site d’« escorts » et reçoit des propositions dès l’heure suivante. Sans attendre, direction l’hôtel, où elle rencontre un « homme âgé mais gentil ». Son tarif ? 200 euros de l’heure, soit « un peu en-dessous de la moyenne ». L’appréhension disparaissant au fil des rencontres, Kelly avoue avoir trouvé beaucoup de bénéfices dans cette activité – et pas seulement monétaires : « Ce n’est pas le pire boulot du monde. Avant, j’étais trouillarde et introvertie. Ça m’a donné confiance en moi », reconnaît-elle.

Un enthousiasme que partage Lola, 24 ans, étudiante en commerce-marketing. Dans son école, une année coûte 6.000 euros. Autant dire qu’une source de revenus s’avère impérative. Tombée dans la prostitution, elle l’a été suite à la simple suggestion d’une amie… elle-même prostituée. Ses premières appréhensions ont, pour elle aussi, disparu au fil de « belles rencontres ». Lola qualifie même d’« amitié[s] » certaines relations qu’elle a nouées. « Quand j’ai du mal en fin de mois, je cherche quelqu’un pour me le payer », avoue t-elle. Avec 1.500 euros mensuels, ses « fins de mois » ont cessé d’être synonyme de restrictions.

« En une semaine, je pouvais payer tous mes loyers de l’année »

Marie, étudiante à Paris, est tombée dans l’engrenage à cause d’un premier loyer impayé. Interrogée par Lydia Guirous, fondatrice et présidente de l’association Future, au féminin, elle se livre (ci-après son témoignage publié sur Atlantico.fr) :

« Ça commence par un puis deux impayés de loyer. On a peur de se retrouver sans toit, en plein hiver, alors on va sur Internet chercher des petits boulots. On essaye des boulots de nuit de serveuse. Et puis un jour, il y a un mec qui passe ou une ancienne serveuse qui vous explique l’escorting. Vous ouvrez de grands yeux écarquillés quand elle vous dit qu’elle peut se faire plus de 1.500 euros par jour, en accompagnant des cadres en formation ou des maris volages au restaurant… Elle vous certifie que vous couchez que lorsque vous le voulez. Ce qui est vrai, vous choisissez votre client. En revanche, sauf à des rares exceptions, vous ne touchez l’argent qu’en couchant. Moi, je me suis regardé dans une glace, je me suis sentie belle et vide… j’ai passé des annonces sur internet et créé un blog pour me vendre 300 euros de l’heure. En une semaine je pouvais payer tous mes loyers de l’année… C’est là que l’enfer a commencé : j’étais devenue une pute. Je suis tombée malade ».


Suite : 3ème volet

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Jean-Marc De Jaeger ()

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